Winter Diary | Norman

Entrevue réalisée par Elise Legault

Norman Wong, originaire de Toronto, est un photographe entre autres reconnu pour ses couvertures de magazines et d’albums -- Flare, Adweek et Drake, Scorpion. Fils d'un fabricant de vêtements, Wong a grandi dans l’univers de la mode. C’est en suivant son père qu’il a rencontré des personnalités de grand nom telles que Tommy Hilfiger et Heatherette. Bien que son penchant pour la mode ait pu être transmis génétiquement, son penchant pour la photographie est toutefois apparue de manière fortuite - ou plutôt accidentelle – a-t-il nuancé. Il a été initié au groupe de rock indépendant Broken Social Scene au moment même où ils étaient au sommet. Comme le jeune William Miller dans Almost Famous, Wong a été témoin de leur ascension et a documenté leurs vies en coulisses, en capturant des portraits des membres du groupe. Aujourd'hui, Norman se fait une place dans la photographie de mode en immortalisant de grands noms incluant Tavi Gevinson, Manolo Blahnik et Cindy Crawford.

Cinéphile et accro à la culture, nous en avons profité pour rencontrer Norman alors que la première chute de neige recouvrait sa ville bien-aimée, Toronto. Nous avons discuté de la manière dont il évolue à travers son époque grâce à ses études et à sa vaste collection de films et de livres, qu’il range dans sa chambre d’enfance et qu’il chérit comme son trésor.

Quand avez-vous commencé à collectionner des livres et des films? 

En tant qu'enfant, j'étais un fan de bande dessinée et un vrai cinéphile. J'achetais toutes sortes de DVD, à profusion, et j'en ajoute encore aujourd’hui à ma collection. Je suis un grand collectionneur de films – c’est ce que j’aime par-dessus tout, car ce sont toutes des histoires à la fois authentiques et humaines. Pour moi, c’est une façon d’étudier les gens et leurs expressions. Je tente d’ailleurs de transmettre cela par mon travail. La photographie, en un sens, est une grande collection.

Quelles sont vos principales inspirations et vos réalisateurs préférés?

À l’heure actuelle, le travail d’Abbas Kiarostami me touche profondément. Je suis obsédé par la façon dont il s’exécute et dont il s’exprime. Lui et Wim Wenders sont d’ailleurs tous deux d'excellents photographes. En fait, j’aime plus la photographie de Wim Wenders que beaucoup de ses films. Tout le monde aime Paris, Texas et Wings of Desire… Mais personnellement, je reviens toujours à ses livres de photographie. J'aime voir des cinéastes faire de l'art en dehors du cinéma. Andrei Tarkovsky a aussi un très beau livre de polaroïds que je chéris…

À quel point est-il important que vous ayez ces objets physiques comme référence? Contribuent-ils à votre processus de création?

Oui, surtout quand vient l’hiver. L’hiver est un très bon moment pour approfondir ses réflexions, regarder et apprendre. C’est le moment idéal pour réféchir. En été, je ne suis jamais chez moi! Je commence à collectionner tout ça l’hiver, c’est le moment où je fouille ici et là et m’y plonge.

Quelle est la journée idéale pour s’adonner à ces livres et ces films?

Une grosse tempête de neige quand rien ne se passe et que vous êtes en quelque sorte coincé à la maison. Et croyez-le ou non, je regarde beaucoup de films dans la baignoire.

Vraiment !?

Oui, c'est un peu bizarre… Je sais que je suis tout ridé après (rires) mais je peux passer des heures dans la baignoire. Je regarde, la plupart du temps, un film avant d'aller dormir ou quand la maison est complètement silencieuse… Je n’ai pas à me soucier du son, c'est un bel espace clos – très privé.

Est-ce que l'hiver est quelque chose que vous attendez avec impatience?

J'aime l'hiver! Je suis toujours impatient vers la fin de l’automne. Je sais que c’est un sacrilège de dire cela, mais je suis triste à l’arrivée du printemps… L’hiver est un changement de rythme de la plus belle des manières – c’est totalement dramatique. Mentalement, je ne fais jamais aucun travail créatif en été – il y a trop de distraction. Dans les grandes villes, c’est bien d’avoir l’hiver pour se dissocier de tout. Les gens sont sur leur propre nuage, où ils peuvent créer. J'aime le temps d'étude et de travail. Récemment, j'ai vu une publication de The Weeknd sur Instagram expliquant à quel point l'hiver lui manquait. Je trouvais ça drôle. Les gens s'ennuient vraiment… Cela crée une ambiance plus sombre, ce qui peut être bon en un sens. Étant donné qu’on ne peut pas toujours sortir à l’extérieur, c’est l’occasion parfaite pour se reconnecter et faire de nouvelles découvertes.

Vous avez rencontré certains des plus grands; Drake, Cindy Crawford, comment vous préparez-vous mentalement à ces moments?

Je fais beaucoup de recherches, c’est la clé pour moi. Et c’est pourquoi nous avons les hivers. Je peux me consacrer pleinement à explorer et apprendre. Étant un junky de la culture – mon intérêt pour celle-ci est très vif et étendu. J'essaie toujours de me plonger dans leur monde. Sur le plateau, vous devez avoir une sorte de relation avec eux et la plupart du temps, vous n’avez pas de base, je me fis donc sur mes recherches. Avec Drake, par exemple, je travaille en étroite collaboration avec son label, OVO, c'était donc au sein de la famille, ça a beaucoup facilité la tâche. Pour quelqu'un comme Cindy, parce qu'elle a travaillé avec tous les géants que vous pouvez imaginer, je lui ai demandé comment c’était de travailler avec Helmut Newton et d’élaborer sur le sujet, par exemple.

Vous avez mentionné plus tôt dans notre conversation que vous admiriez la capacité des autres à raconter des histoires, est-ce une de vos missions personnelles?

Absolument, cela touche directement les gens. C’est pourquoi je fais des portraits et travaille dans le domaine de la mode. Le portrait est l'étude d'un sujet, d'une personne humaine, à ce moment précis. Et si les gens veulent interpréter cela, c’est leur choix. Une fois qu’une image est affichée, elle est affichée. Comme la couverture de Drake… Les gens l'ont interprétée de mille et une façons ! C’est hors de mon contrôle et je trouve cela fascinant – c’est l’une des raisons pour lesquelles j’aime créer.

Comment décririez-vous la scène photographique de Toronto actuellement?

Je pense que c’est le meilleur endroit qu’il soit. Il y a beaucoup de photographes passionnants qui quittent Toronto. J'ai vu beaucoup de gens évoluer ici – c'est incroyable. Toronto vient de très loin. Quand j'ai commencé la photographie, c'était l'ère indie de Toronto. Maintenant, elle s'est complètement transformée en cette ville (méga) hip hop. À l’époque, il ne s’agissait pas de l’image. Surtout en travaillant avec Broken Social Scene, ils misaient davantage sur la musique, le savoir-faire, l’intégrité (de tout cela). Maintenant, c’est le phénomène contraire qui se produit, l’image est au centre de cette nouvelle ère et il s’agit de s’y prêter. La ville a évolué avec Drake, The Weeknd, Majid Jordan, etc. La présence de la maison de disque OVO a vraiment mystifié Toronto de la même façon que Martin Scorsese, Woody Allen et d'autres l'ont fait pour New York dans les années 70. Ils défendent la ville et transforment Toronto en un lieu mythique.

Toronto semble être une partie importante de votre identité.

Absolument! (C'est devenu ça,) pour le meilleur et pour le pire. J'admire beaucoup d'artistes qui travaillent pour comprendre d'où ils viennent. Kiarostami, par exemple, a travaillé sur l'Iran. J'ai l'impression que Toronto est une si petite ville, que personne ne reste jamais là pour en parler. De nombreux artistes partent ailleurs, à New York ou en Europe, et se démarquent. Je tente de rendre Toronto plus intéressante dans le but d’y laisser un corpus d'œuvres qui explorent la ville de manière artistique.

Vous voulez laisser un héritage?

Ultimement oui… C’est pourquoi je travaille avec des groupes comme Broken Social Scene. Je me sens vraiment chanceux de faire partie de cela, ainsi que de Drake et du monde entier. J'essaie de comprendre ce qui se passe actuellement dans la ville. C’est toujours lié à Toronto – j’adore cette ville. Il y a des avantages et des inconvénients dans toutes les villes et tous les lieux… Mais en pensant à des artistes comme Avedon et David Bailey, qui à l'époque, travaillaient dans leur pays, dans leur environnement. En ce sens, de la même manière, je ne fais que réagir à mon environnement.